dimanche 25 août 2013

Comment je me suis retrouvé définitivement dehors

On m’avait appelé. Je me levai, me dirigeai à la suite d’un gros lard (nan, pas le même que l’autre fois, mais un genre de clone là quand même; ils les faisaient en série dans l’temps, éparpillés partout où tu te ramasses quand t’as pu trop une cenne), un gros lard (GL) dis-je donc, avec cernes sous les bras, que je suivis dans le dédale des cubicules. Le GL me dit de m’asseoir et disparaît. Côté décor, rien de palpitant. Les inévitables affiches défraîchies : sempiternels attributs du «boss», humour fumeux sur la cigarette avec, dans un coin, l’Égypte ou Tahiti aux couleurs délavées. GL revient. Tripote un tas de papiers (mais qu’est-ce qui peut bien, à mon sujet, occuper tant d’espace?) constituant mon « dossier ». GL semble perdu dans ses pensées. Le regard trottinant dans le lointain, il reste là, bouche entrouverte, gobant l’air épais en de pénibles inspirations. Je me racle d’abord discrètement la gorge. Rien. J’insiste. Toujours rien. Je toussote enfin jusqu’à m’époumoner pour de bon. L’œil éteint, la graisse inerte, il se jette enfin à l’eau.

– Alors, monsieur Bouffard, quel est votre problème?

Là, je dois dire qu’il me colle à ma chaise. Cloué net.

– Eh bien, heu… Vous m’avez convoqué et heu… Alors… je ne vois pas très bien…

– Pouvez-vous me dire, monsieur Bouffard, quelles sont, d’après vous, les raisons pour lesquelles vous ne trouvez pas de travail?

(Pas l’ombre du soupçon de la plus infinitésimale trace d’un reste de semblant quelconque de sourire ou d’humour stoïque, ben ben sérieux.)

– Et bien… Ma foi, heu… Hum! On peut sans doute supposer que la combinaison malencontreuse d’un certain nombre de facteurs contingents a vraisemblablement donné lieu à heu… disons…

– Avez-vous, au cours des derniers jours, entrepris des démarches précises dans le but d’obtenir un emploi, monsieur Bouffard?

C’était bien ce que je craignais… Je m’étais vaguement préparé, j’ai donc débité ma salade, oui oui, je me suis rendu ici, et là, et là aussi mais vous savez ce que c’est, les emplois sont rares, les candidats nombreux… mais je persévère, je ne perds pas espoir et ainsi de suite jusqu’à ce que GL me balance dans les pattes : « Avez-vous les noms et coordonnées exactes des personnes que vous avez rencontrées? » Et comme, bien évidemment, ma réponse se fit nettement vaseuse, GL largua mon cas les doigts dans le nez en m’avisant que je devrais dorénavant me présenter tout les quinze jours avec la liste complète des personnes rencontrées et au suivant! Quand il en a eu terminé, il m’est littéralement passé au travers pour aller chercher (j’imagine) le volumineux dossier d’un autre être ténu qu’il allait réduire encore un peu plus pour en augmenter d’autant l’aliment des classeurs.

En repassant dans la vaste salle d’attente, je restai accablé devant le spectacle de ces silhouettes avachies et spectrales, ces visages absents avalés par des soucis informes, ces masses inertes abandonnées par avance au sort que leur réservent des automates ventrus également soucieux et absents.

J’évitai l’ascenseur et la promiscuité pour m’échapper par l’escalier de service. Après avoir déboulé deux étages d’une seule traite, mon élan se trouva brisé par une porte grillagée soigneusement cadenassée. Apparemment, on n’avait pas retenu l’éventualité d’une indispensable évacuation d’urgence. Bon. Je me dirigeai vers la porte de palier et l’ouvris.

ILS étaient là. À nouveau…

ILS me lancèrent l’habituel regard implorant, une main tremblante (et ayant maintenant atteint un répugnant degré de décomposition) m’enjoignant de refermer immédiatement la porte.

Ce que je fis. Glacé de sueur.

Je remontai sans toucher les marches pour me retrouver haletant et moite devant l’ascenseur qui m’engloutit presque aussitôt. Une fois à l’intérieur, je retrouvai mon calme. Relativement. J’étais à nouveau entouré de la torpeur du quotidien incarné avec brio (et toute la sobriété que la chose implique) par la masse des anonymes dont les regards creux me rendaient à ma transparence, à mon néant.

(Car, transparent, je le suis vraiment. Je le suis devenu. Peu à peu.)

Une fois dehors, je suis envahi par le vacarme, la poussière et les mélanges gazeux suintant de la fébrilité citadine. À la chaleur déjà lourde de l’été s’ajoute celle plus oppressante et viciée des véhicules qui s’agitent de droite à gauche et de gauche à droite sans qu’on arrive jamais à saisir où ils peuvent bien tous aller comme ça, sans arrêt. Je marche un peu mais bientôt je suffoque. Après m’être acheté un journal (pour apaiser un puéril sentiment de culpabilité), je m’engouffre dans un café. Fraîcheur.

J’attends une éternité en épluchant les petites annonces avant qu’un serveur ne me remarque (après que je lui aie pratiquement arraché un bras). D’ailleurs, deux filles sont entrées entre-temps et l’une d’elle a bien failli s’asseoir sur moi. Ho! Pardon… Elle ne m’avait pas vu. En plus, l’endroit est, à cette heure, à peu près vide…

On ne croirait pas à quel point, pour peu qu’on s’y arrête, notre consistance tient à peu de chose. Il suffit que la peinture s’écaille à la surface du masque et avant que vous ayez réalisé ce qui se passe, le plâtre se fend et votre mascarade s’étend toute entière émiettée à vos pieds; vous voilà livré aux vents violents qui emportent bientôt le peu de substance qu’il vous reste. (Perdez seulement votre emploi et qui êtes-vous désormais? Anonyme parmi les anonymes, vos vêtements s’éliment, votre personnalité pâlit à la mesure de votre teint barbouillé de repousses rugueuses; une végétation sauvage envahit votre visage où la culture peu à peu s’efface.)

En regardant à travers une des fenêtres crasseuses qui donnent sur la rue, j’aperçois un robineux qui se parle à lui-même en tripotant une poubelle. Il me fait penser à la petite fille incroyable qui habite à trois portes de chez moi. Tous les matins je l’entends jacasser à tue-tête, toute seule, tout le temps toute seule d’ailleurs… Quand je la croise, j’essaie plutôt de l’ignorer, pas trop envie qu’elle me colle aux basques, m’élise comme public; quand même, elle a une de ces volubilités et t’invente des trucs, j’ai du mal à ne pas pouffer. Et puis, il y a autre chose.

La petite fille a de grands yeux dont l’éclat vous transperce. Elle est si frêle qu’elle semble tout juste assez forte pour porter sa lourde tête. L’incandescence du soleil éclate à la surface de sa chevelure embrasée. Elle est assise dans les marches, au bord du trottoir, et elle parle. Elle parle. On dirait qu’elle parle dans le vide. À rien. Mais elle parle vraiment à je ne sais pas trop qui ou quoi en fait…

– Tu sais là… Le messieu là… Ben, le messieu, hier, il m’a quasiment souri!

– Oui, je l’ai vu. Je crois qu’il m’a presque vue aussi…

Je me levai, me dirigeai vers les toilettes.

J’avais à peine ouvert la porte qu’aussitôt l’odeur de putréfaction m’envahit. Leurs visages étaient grouillants d’asticots désormais. J’ai refermé la porte d’un coup sec, le cœur dans la gorge.

Livide, je reste quelques minutes à la caisse, essayant d’attirer l’attention pour payer. Rien n’y fait. N’y tenant plus, je sors sans payer. J’évite de justesse le serveur me fonçant droit dessus. Sans me voir.

Mais qu’est-ce qui m’arrive?

Les gens sur le trottoir ne font pas le moindre mouvement pour m’éviter.

Évidemment, j’ai bien remarqué qu’à partir du moment où je me suis retrouvé sans emploi, livré à moi-même, déjà on ne m’accordait plus la même attention, à l’épicerie, à la banque, même ceux que je prenais pour des amis…

Je devenais gênant. De moins en moins d’argent pour sortir, d’abord, et puis ensuite, cette manie que j’avais d’introduire des interrogations embarrassantes dans la conversation. J’ai même cru que je représentais une sorte de menace. « Ébranleur de certitudes » je m’imaginais… mais non. J’étais plutôt un branleur embourbé d’incertitude. Pas d’anecdotes à raconter sur telle ou tel au bureau, je ne lisais pas les journaux ni seulement regardais la télévision, alors… De quoi donc aurait-on pu parler? Curieusement, on ne m’évitait pas. Non. On se contentait simplement de m’accorder de moins en moins d’attention, jusqu’à ce que ma présence devienne indiscernable de mon absence… Seulement moi (je n’y peux rien, c’est mon tempérament), je prends les choses aux sérieux. Au pied de la lettre même.

Mais là, je prends peur. Qu’on ait à peu près complètement cessé de me voir (de me percevoir même), ça, je peux toujours m’en arranger. De toute façon, ça risque d’être plutôt pratique, d’un certain point de vue. GL et ses semblables, par exemple, ne risquent plus de m’emmerder mais…

Mais EUX me voient toujours.

Je marche. Je pourfends les passants qui n’en ressentent plus guère qu’un vague courant d’air. Je marche. J’approche de chez moi. Et j’ai peur. J’ai peur de ce qui m’attend. Derrière la porte.

J’ai peur de grossir LEURS rangs. Pour toujours.

Ah mais quand même, tout près de chez moi pourtant, il y a encore quelqu’un qui me voit. Cette incroyable petite fille qui jacasse sans arrêt. En plus, on dirait bien qu’elle m’a dans sa mire. De jours en jours, elle me sourit davantage, me regarde droit dans les yeux avant de se tourner vers je ne sais pas qui ou quoi pour poursuivre son monologue. Je n’ai encore jamais rien vu de pareil.

– Regarde. Le messieu. Il s’en vient.

– Oui. Et cette fois, il te rendra ton sourire. Je crois même qu’il restera avec nous…

À vrai dire, au début seulement j’ai cru qu’elle parlait toute seule. Son sourire si franc, si direct, me gênait. Et comme à chaque fois la gêne me faisait détourner les yeux, j’ai peu à peu remarqué l’ombre tout près d’elle, longue et mince, chaque jour plus nette, plus précise…

En tournant le coin de la rue, je l’aperçois. Je les aperçois. La petite fille bloque ma route de son incontournable sourire. Tout à côté, il y a ELLE, qu’aussitôt je reconnais en dépit de sa diaphane silhouette éclaboussée de lumière. Je la vois toute entière à présent. Tandis que mon regard s’abandonne au sien, je sais que je n’ai plus rien à craindre d’EUX. Je sais que plus jamais je n’ouvrirai de porte. Plus jamais je ne m’enfuirai devant le spectacle des prisonniers d’eux-mêmes s’enivrant des vapeurs de leurs chairs putréfiées.

Je reste dehors. Et je n’y serai plus seul.

Dehors les miens m’attendent. Nous sommes innombrables…

1 commentaire:

  1. Eh oui , on connaît les horribles - L ' important c ' est qu ' on connaît les siens - Alors , santé à toi et aux tiens !!! LoVe !!!

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