samedi 18 mai 2013

Sans expérience

« Quand y é cinq heures et demi du matin pis qu’tu sors du métro, t’é entouré de vieux immeubles sombres et sales. Tu rencontres personne. Y fait encore noir comme chez l’yâbe vu qu’on é en plein mois d’janvier. »

Avoir une job était bien la dernière chose que je me serais souhaitée, mais j’étais tellement perdu que tout ce que je pouvais faire, c’était d’en chercher une.

Je marchais à l’aveuglette, encore englué dans ma nuit trop courte. Quand j’ai enfin trouvé l’adresse inscrite sur mon tit papier, il y avait déjà un gars qui attendait, qui faisait les cent pas, en habit-cravate-p’tite-valise. (Même un péteux peut être perdu-fucké-malpris.) Un bref regard. Pas de sourire. Froid. On a fait les deux cents pas.

« Si un gars aux airs de p’tit boss attend avec un gars aux airs de robineux, souvent c’é pasque y en a un des deux qui s’é trompé d’adresse. Souvent. »

Quand quelques autres gars dans mon genre se sont joints à nous et qu’on est entrés dans une salle crasseuse où traînaient quelques chaises branlantes disposées autour de petites tables sur lesquelles s’empilaient des formulaires qu’un gros lard empestant le cigare nous a enjoints de remplir en distribuant des stylos à la volée, j’ai su qui s’était mis le doigt dans l’œil.

« Tu remplis ton formulaire pis tu vas le mettre sur la pile qu’un gars à lunette croches, à dents rares et jaunes, va ensuite aller docilement porter au gros lard. Après ça, tu t’assis pis t’attends. »

Regards qui fuient. Doigts qui tapotent. Pieds qui trépident.

Mon tour est venu. Le gros lard m’a appelé dans son bureau. En regardant alternativement le formulaire et moi :

- Tu aimer ça le travailler dewors? (C’t’un anglo.)

Il me demande si je suis bien habillé pour le froid. Je pense que non et je dis oui. Il me baragouine quelque chose moitié en anglais, moitié en français, que je comprends presqu’à moitié et je quitte les lieux avec les cinq autres gars qui attendaient encore dans la « salle aux formulaires » sauf, bien sûr, mon tchomme habit-cravate qui reste là tout seul comme un écarté et à qui je lance mon plus radieux sourire en sortant.

On grimpe dans un taxi, payé par le gros lard apparemment. En chemin, on a parlé d’à peu près n’importe quoi jusqu’à ce que je réalise qu’aucun de nous ne savait où on allait. Après, j’ai écouté distraitement en me demandant si je n’aurais pas mieux fait de rester couché.

On s’est ramassés dans un immense garage où étaient entreposés des wagons et des locomotives et où une insoutenable odeur de gaz te montait à la tête.

- Faites vous en pas, on s’habitue. On a d’mandé d’avoir un lift électrique mais tsé comment c’kessé…

Je le savais pas encore.

« Au bout de dix minutes à balayer vigoureusement, tu commences à te d’mander QUOI balayer. Dix autres minutes plus tard, c’est POURQUOI qu’le gars t’a choisi toé pour balayer que tu commences sérieusement à te d’mander. À c’moment-là, d’habitude, le gars vient t’chercher pour te faire faire une autre job. »

En suivant le gars dehors, j’étais content. De l’air, enfin!

Après pas longtemps, j’étais là, tout seul avec mon pic, à essayer de briser la glace qui bloquait un embranchement de voies, quand j’ai senti mes oreilles brûler et mes doigts s’engourdir. Je n’avais ni tuque ni gants. Au même moment, comme si je venais de me réveiller tout d’un coup, j’ai réalisé que je n’avais pas la moindre idée de qui m’avait engagé, pas plus que de combien on me paierait pour me geler les oreilles, les doigts et le cul. (SI on me payait!)

« C’é toujours quand t’é l’plusse cassé que tu t’fais l’plusse fourrer. »

Au dîner, à force de questionner à droite et à gauche, j’ai fini par apprendre que non seulement le gros lard n’était pas mon boss, mais qu’en plus, il prenait la moitié de mon salaire.

« Tu ramasses té p’tits. Tu r’tournes te coucher. Après une coupe de jours, vers trois, quatre heures du matin, tu vas t’dire qu’y va ben falloir que tu t’lèves le lendemain pis qu’t’en trouves une crisse de job. Tu vas penser à habit-cravate pis tu vas t’en rouler un p’tit dernier avant d’aller te coucher… »

3 commentaires:

  1. Ho woyo !

    Du récit du vrai, bien conté par tes petits doigts qui en ont souffert ? - t'as qu'à faire comme ça, du mauvais job et de la bonne écriture.

    Dommage que tu n'ai pas derrière ça un gars qui te paie à la pige pour rendre compte de ces jobs à la con. Faudrait que tu trouves ça, un truc qui te paye pour écrire les exeriences des pires jobs. Là, oui tu peux te lever entier à quatre heures du matin, prendre des taxis sans fond et te faire biaiser par de sordides crapules. Du moment que tu remontes le grain pour le moudre dans ta cervelle de machine, que tu le mâcherai bien comme il faut comme ce texte ci-dessus, et puis que quelqu'un t'en donne pour 10 dollars de l'heure.
    ...
    La souris des Zones, on appelerait.Ou qq chose comme ça, non ?

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    1. ouaf! payé pour raconter mes jobs à la con... souris des Zones... pas pire comme "retour sur investissement"; on peut rêver! :))

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  2. on PEUT ! rêver, écrire, hanter les pages.

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